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samedi 24 mars 2012

Cher Bernard D. de Valenciennes

Comme Télérama, auquel vous avez adressé un puant "courrier des lecteurs", ne publiera probablement pas la réponse que je comptais vous faire pour des raisons que je supposerai plus bas, je vous propose de lire ci-dessous, si vous passez un jour par là, les réflexions qu'il a suscitées chez moi.

En effet, vous dites: "Cher(e ?) Dominique, vous vous étonnez, dans un récent courriel envoyé à Télérama, qu'un article du même journal ait parlé des militant(e)s et non des militant-e-s, orthographe sonnant plus "égalitaire" selon vous. Permettez-moi au nom des féminines parenthèses, de m'insurger contre le soupçon d'infériorité que vous leur prêtez par rapport aux masculins tirets. Ce n'est pas très égalitaire tout ça, hum ! Permettez-moi aussi de vous dire que c'est avec ce genre de débats stupides que les féminist(e)s passent, au mieux pour des emmerdeurs(euses), au pire pour des con(ne)s, non, pardon ... con-ne-s (ça sonne plus égalitaire). Bernard D., un vrai féminist (sans E, ça sonne plus masculin) Valenciennes."

Cette pauvre Dominique, je m'en souviens effectivement, avait suggéré l'utilisation de ce qu'on appelle la typographie légère. Et quand Dominique suggère vous vous insurgez et hurlez au débat "stupide". Si "stupide" que vous lui avez consacré aussi de votre temps ... Le mystère du droit à la stupidité doit être certainement lié au sexe auquel on appartient.

D'ailleurs, ce à quoi les féministes consacrent leur temps est étroitement surveillé. Elles auraient toujours mieux à faire même quand elles parlent de sujets tels que le viol ou la violence conjugale. Mieux à faire, c'est étrangement toujours synonyme de s'occuper des femmes afghannes, par exemple ... c'est-à-dire ailleurs. C'est-à-dire dans des pays que vous n'habitez pas.

J'aimerais également vous faire remarquer la bêtise de votre observation concernant le genre des parenthèses et des tirets. L'Académie Française, bien qu'étant de genre féminin, a toujours été remplie d'hommes. Le féminin d'un nom n'a jamais été gage du respect de la parité chez le signifié auquel il renvoie. L'Assemblée Nationale, la Cour Constitutionnelle, une élection présidentielle, etc.

Je vous avoue, je me suis demandé pourquoi Télérama avait publié un courrier aussi réactionnaire et injurieux que le vôtre. Plusieurs hypothèses ont germé: montrer à quel point un antiféministe primaire peut être grossier et malhonnête quand il voit son petit monde bien rangé (avec ses femmes bouclées entre parenthèses) vaciller ou bien illustrer le fait qu'il s'agissait du dernier numéro d'une version dépassée de l'hebdomadaire qui disparaîtra la semaine prochaine (nouveau look, nouveaux concepts, nouveaux sujets, nous apprend le magazine ... nouveaux commentateurs aussi, ce serait pas mal) ou encore signifier aux lectrices et lecteurs que la rédaction tiendra bon sur la typographie lourde qu'elle a utilisée jusqu'ici malgré les nombreuses sollicitations, dont la mienne il y a un an environ.

Dommage, car ces signes typographique comme le tiret (et, horreur, le point voire l'espace), au-delà de l'esthétique égalitaire qu'ils façonnent, facilitent considérablement la lecture une fois acceptés. Mais là ne se situe sûrement pas votre problème. A vrai dire, on a du mal à saisir ce qui vous gêne autant pour ajouter aux classiques "hystériques", "aigries" et "mal-baisées", les cinglants "emmerdeuses" et "connes".
Bernard, dites-moi sérieusement, en tant que "vrai féminist" (!), vous n'avez rien de moins stupide (et méchant) à faire que d'insulter des "fausses féministes" pour une revendication qui ne tuera personne- pas même la langue - et qui est déjà utilisée, ne vous en déplaise, ici et même ailleurs ?

PS: rassurez-vous quand même, vous n'êtes pas le seul à nous invectiver sur nos choix de lutte et nous sommes plutôt habituées à vos arguments et insurrections démesurées qui commencent  sérieusement à sentir le rance.
Ma co-idéologiste du Journal en noir et blanc en parlait justement la semaine dernière.

samedi 17 mars 2012

Les mots justes (2ème partie)

Encore Nicole-Claude Mathieu qui a été la première à employer le terme de viriarcat qu'elle préférait à celui de patriarcat et qui signifie:

«  ... le pouvoir des hommes, qu’ils soient ou non pères, que les sociétés soient patrilinéaires ou non. »

Construit à partir de la racine vir-, le mot permet à mon sens deux lectures correspondant à deux phénomènes interdépendants: le pouvoir de toute personne de sexe masculin mais aussi, et plus largement, celui du masculin, porté par un homme ou non, dans la société.

Le terme viriarcat permet une représentation plus réaliste des mécanismes à l'oeuvre: là où le patriarcat a tendance à réduire l'oppression à des situations de pouvoir (père, chef, maître), le viriarcat reprend la réalité selon laquelle un fils, un élève, un patient, un cousin, un frère, un conjoint ou un collègue peuvent aussi exercer des violences oppressives en dépit du rapport de pouvoir ou d'égalité dans lequel elles s'inscrivent.

D'autre part, et c'est là la deuxième acception que l'on peut dégager, le mot viriarcat souligne la toute-puissance de la culture masculine qui fonde nos sociétés au point qu'elle en est devenue une culture universelle (quand celle que partagent les femmes est celle de l'altérité). Par viriarcat, on peut également entendre, par extension, tout système fonctionnant sur des valeurs masculines: compétition, conquête, appropriation et hiérarchisation.

Le patriarcat, selon cette nouvelle terminologie, ne serait qu'une des formes du viriarcat et s'il a été laissé pour mort dans les années 70 ce n'est que pour laisser aux observatrices, chercheuses et féministes l'opportunité d'entrevoir l'étendue du phénomène.*


* ce néologisme a d'ailleurs été utilisé par Nicole-Claude Mathieu en 1974.

vendredi 9 mars 2012

Le 8 mars en léger différé

J'ai reçu, par l'intermédiaire d'une liste de diffusion féministe (dont je vais me désabonner), un appel à manifester aux côtés des associations féministes provenant du mouvement pro-prostitution. Le voici dans son intégralité suivi des quelques refléxions auxquelles il m'a amenée:


8 mars: pour TOUTES !
            
Le 8 mars sera une journée de lutte et de solidarité pour les droits
des femmes, de toutes les femmes. Dans cette période de crise aigüe,les attaques touchent particulièrement les femmes dans le monde entier. Nous sommes solidaires des femmes en lutte en Grèce, en Espagne, au Portugal comme en Egypte, en Tunisie et dans tous les pays. En France nous sommes aux côtés des salariées de Lejaby et de toutes celles qui se battent pour leur emploi et leurs conditions de travail, de celles qui se battent contre la précarité et contre le démantèlement des services publics.



       Dans un climat de renforcement de l'ordre moral nous défendons un


       féminisme non-excluant, nous voulons donner la parole à toutes les
femmes dans toute leur diversité. Nous sommes ainsi solidaires des
femmes sans-papiers en lutte pour obtenir leur régularisation, des
gouines pour l'égalité des droits, des trans contre la discrimination,
des assistantes maternelles et des mères musulmanes empêchées de travailler ou d'accompagner les enfants, des putes en lutte contre la pénalisation des clients.




Nous exigeons :


- l'égalité salariale avec rattrapage immédiat
- l'abrogation de la loi HPST et la défense du service public sur la
santé des femmes (maternités, IVG...)
- de véritables services publics de la petite enfance au quatrième âge afin que les femmes ne soient plus obligées d'en assurer la prise en charge
- l'évolution de la loi du 9 juillet 2010 sur les violences vers une
véritable loi cadre contre les violences faites aux femmes élaborée en concertation avec toutes les organisations concernées
- la régularisation des sans-papières et un véritable accès aux droits
pour toutes les femmes quelles que soient leur situation et leur
origine
- un ministère des droits des femmes avec des moyens conséquents
- le droit d'asile pour les femmes cibles de persécutions et de violences sexistes, lesbophobes et transphobes
- l'abrogation du délit de racolage public et la lutte contre les
politiques actuelles et celles qui nous sont proposées qui ne visent qu'à pénaliser davantage les prostituéEs avec les mêmes conséquences que la LSI de 2003, leur mise en danger, leur stigmatisation au détriment d'une lutte effective contre les réseaux de proxénètes et leurs profits
- la fin des discriminations racistes et xénophobes héritées de l'idéologie coloniale qui touchent en premier lieu les femmes
- l'arrêt de l'instrumentalisation de la laïcité à des fins racistes et sexistes
- la démission des élus auteurs de violences sexistes
- le fin de toutes les mesures médico-juridiques imposées aux trans et des discriminations liées à l'identité de genre
- l'égalité des droits pour les couples de même sexe (mariage, adoption...)
- la construction et l'accessibilité au logement pour les femmes, en
particulier les femmes à faibles revenus et les femmes victimes de
violences conjugales
- une approche débarrassée des stéréotypes sexistes et hétéronormés de l'éducation à la sexualité, des droits sociaux et de la santé et ce dès la crèche


Premiers signataires


Acceptess, Act Up-Paris, Afrique Avenir, ANA (Avec Nos AinéEs), Aides, Arap Rubis, Autres Regards, Cabiria, Collectif Droits & Prostitution, Collectif Tirésias, Etudions Gayment, Fédération LGBT, Fédération Syndicale Etudiante (FSE), Fédération Total Respect - Tjenbé Rèd (Fédération de lutte contre les racismes, les homophobies et le sida),Frisse, Grisélidis, HomoSFeRe, Les Amis du Bus des Femmes, Le Mouvement Français Planning Familial (Confédération Nationale), NPA, OuTRANS, Sol En Si (Solidarité Enfants Sida), STRASS (Syndicat du TRavail Sexuel), STS (Support Transgenre Strasbourg), TaPaGeS,TumulTueuses.

1- En plein milieu (trop au milieu à mon avis pour ne pas être une stratégie (un peu grossière, ceci dit)) des revendications féministes et LGBT, on trouve noyée dans la masse de propositions légitimes celle de la non-pénalisation des clients de prostituéEs.

2- Parmi la liste des signataires, la majorité des associations et groupes n'ont JAMAIS eu, à la base et historiquement parlant, de vocation féministe. Sida, droit des homosexueLs ou des transexueLs, oui, mais quel rapport avec la lutte féministe (et lesbienne) ? Les pro-prostitution n'hésitent pas à s'emparer des thématiques féministes et lesbiennes pour enrober leur revendication androcentrée. Une honteuse instrumentalisation.

3- Il est d'ailleurs curieux de constater comment ces associations occupent le terrain féministe avec une ferveur toute neuve depuis que l'abolitionnisme trouve un écho plutôt favorable dans les politiques et les mentalités ...

4- Précisons que ces associations sont essentiellement dirigées par des hommes qui envoient en première ligne des femmes en guise de caution féminine.

5- ILS prétendent revendiquer des droits pour TOUTES les femmes, sous-entendu les prostituées aussi. Mais pour ces dernières, c'est le droit de se prostituer qu'ils réclament. Lorsqu'on sait que 96% des prostituées aimeraient sortir de la prostitution mais estiment qu'elles n'y parviendront pas, on est en droit de se demander ce que recouvre chez eux ce "TOUTES les femmes". Entre quelques unes et la majorité, il y a un fossé allègrement franchi.

6- A noter également l'incohérence des revendications: alors qu'il a été reconnu par les instances internationales (dont l'ONU) que la prostitution faisait partie des violences contre les femmes et engendrait des situations de Stress Post-Traumatique, nous trouvons à quelques items d'écart la demande d'un loi-cadre contre les violences envers les femmes ET la revendication de perpétuation de cette violence par les clients-prostitueurs à travers leur protection.

7- Autre hiatus frappant: le souci d'égalité et d'éradication des stéréotypes sexistes aux côtés de la défense d'une activité particulièrement inégalitaire dans sa distribution. On nous parle bien de prostituéEs et des clienTs, non ? Ne reste-t-on pas dans une vision binaire et inégalitaire (l'un paye, l'autrE obéit) des rapports de sexe ?

8- L'allusion à l'ordre moral dans les propos liminaires est particulièrement déplacée de la part de personnes qui s'inscrivent dans une logique capitaliste de marchandisation des corps et dans une idéologie patriarcale de rapports de domination par l'argent.

9- L'abolitionnisme mettrait en danger ces femmes. C'est passer un peu vite sur le fait que le plus gros danger pour une prostituée reste le client et/ou le proxénète et c'est occulter tout le volet de prise en charge sociale, sanitaire et professionnelle préconisée dans le projet abolitionniste.

10- Bref, proposer au beau milieu de revendications progressistes et humanistes de perpétuer, soutenir et institutionnaliser in fine une activité née il y a quelques siècles de l'esclavage et s'alimentant encore aujourd'hui de la triple oppression (femme, précaire, étrangère), est tout simplement scandaleux.

samedi 25 février 2012

Les mots justes (1ère partie)

Elle a raison Nicole-Claude Mathieu:


"Le mot "domination" porte l'attention sur des aspects relativement statiques de "position au-dessus" telle la montagne qui domine; d'"autorité" et "de plus grande importance". Tandis que le terme d'oppression implique et insiste sur l'idée de violence exercée, d'excès, d'étouffement [...]."
La domination induit une supériorité naturelle, passive et absolument fortuite. Visuellement, cela ressemblerait à une ombre gigantesque et immobile au-dessus d'un groupe opprimé inerte et impuissant.

Or, il n'en est rien. Les oppresseurs ne maintiennent leur supériorité, montée de toutes pièces, qu'à grands renforts de répression, qu'elle soit symbolique ou factuelle. Les oppresseurs agissent pour perpétuer le système qui les favorise. Et cette supériorité dont ils (se) sont parés n'est que le reflet d'une société bâtie à leur image. Une société qui prend la position sociale pour de la grandeur, la violence pour du courage, le mépris pour de l'intelligence, etc.

Les opprimées, quant à elles, ont déjà fait bouger les contours du cercle dans lequel elles ont été circonscrites et continueront tant qu'il le faudra. La domination est peut-être inéluctable, pas l'oppression.

samedi 7 mai 2011

Que les hommes et les femmes sont belles

Emelire l'a évoqué dans un paragraphe de son copinage féministe de mercredi dernier: une remise en question des règles de grammaire sexistes est nécessaire. Par pour le fun, pas pour pinailler mais parce que la langue façonne notre identité et notre manière de voir le monde. Le sujet est sérieux parce qu'il est politique. Il faut voir comment il déchaîne les passions machistes pour s'en convaincre.

A mes yeux, une grande réforme ne serait pas du luxe: féminisation des mots selon les règles d'alternance existantes (depuis le latin dont la langue est issue), refondation de la didactique de l'enseignement de la grammaire (non, le masculin ne donne pas "naissance" au féminin) ou encore révision de la règle selon laquelle le masculin l'emporte. J'en avais parlé dans un précédent billet en montrant comment notre langue androcentrée s'était établie à partir d'allégations arbitraires et iniques. Meigret, Vaugelas, Bouhours, depuis leur époque, ont universalisé, dans un accès incontrôlé de toute-puissance, leur propre vision de la langue et de la société.

Pour Bouhours, le masculin l'emportera parce qu'il est mieux. En voilà de l'assertion impartiale et fondée pour régir l'usage commun ! Une assertion qui vaut désormais éducation à coups de matraquage idéologique: il y a un système de valeurs dans la société et le masculin c'est plus, c'est mieux, définitivement. Comment ne pas finir par croire que c'est la nature qui en a décidé ainsi tant la formule est sans appel ?

Rien de naturel, donc, dans tout ça et encore moins de définitif. La société bouge, nous aspirons à l'égalité; la langue bouge, nous défendons la démocratisation de son usage. En tant que détentrices et utilisatrices de la langue, nous avons le droit, le devoir et la possibilité d'éradiquer les archaïsmes qui nous entravent. Certes les moyens sont limités et les résistances bien vivaces mais la mobilisation fait ses preuves au quotidien. Une pétition pour que les hommes et les femmes soient belles a été lancée qui demande la suppression de la règle de prévalence du masculin sur le féminin au profit d'une règle de bon sens, d'esthétique visuelle, d'harmonie auditive et d'équité: l'accord avec le substantif le plus proche.

Histoire de passer de "Il lit un article et une chronique instructifs" à "Elle écrit un ouvrage et une anthologie passionnantes".

mardi 1 mars 2011

Pourquoi les hommes ?

Dans le discours féministe, la formule "les hommes" revient souvent pour qualifier les agents oppresseurs des femmes.

Mais pourquoi "les hommes" ?

Pourquoi pas "des hommes" ?

Ou "certains hommes" ?

Ou encore "les machos" ?

La formulation "les hommes" nous attire souvent la remarque que son emploi nous place dans l'attitude que justement nous dénonçons: la généralisation.

Pourtant, son utilisation se justifie pour plusieurs raisons.

Premièrement, "les hommes" désigne la classe sociale des hommes, un concept qui permet l'économie d'une description par le menu de ce que nous entendons par "hommes" dans l'analyse ou l'observation des rapports femmes/hommes.

En outre, la formule permet également d'approcher une certaine réalité de la situation, à savoir que si tous les hommes ne sont pas des machos invétérés qui tabassent leur femme, tous en revanche ont conscience de leur pouvoir, de leur supériorité sociale et participent à des degrés divers, parfois infimes chez les pro-féministes, au maintien voire à la perpétuation pour certains des inégalités.

D'ailleurs sans cette solidarité tacite de classe et d'individus, point d'oppression possible.

Mon propos fera dire aux adeptes du simplisme que voilà enfin la preuve que les féministes haïssent les hommes ... tous des salauds !!!

Alors avant le lynchage qui s'annonce, quelques précisions s'imposent.

Tout d'abord une remise en contexte: c'est bien la classe des hommes qui hait celle des femmes pour des raisons encore assez imprécises. La liste des méfaits à leur encontre et qu'il n'est pas nécessaire de développer tiendra lieu ici d'explication et le seul fait que les hommes s'insultent entre eux en se traitant de femmes vaut tout exposé sur la question.

Puis, qualifier les hommes d'oppresseurs n'est pas une manifestation de haine, c'est un constat amer qui conduit à la colère, à la dénonciation mais pas à la haine qui porterait en elle un désir d'infériorisation, d'humiliation ou d'exclusion des hommes. Or, pour info, les féministes réclament l'égalité de droit mais surtout de fait ... 

Enfin, chacune d'entre nous est confrontée à la réalité complexe des individus; chacune d'entre nous aime un ou des hommes, fils, père, ami ou compagnon.

Chacune d'entre nous est en colère contre eux quand ils se comportent comme les dominants qu'ils ont encore le droit d'être.

Mais chacune d'entre nous les aime parce que celui-ci aime les chats, celui-là pleure en écoutant un morceau de piano ou cet autre s'éclate à repasser le linge de la famille. Sans parler de ceux qui luttent à nos côtés, qui ont le courage de remettre en cause leur fonctionnement avec sincérité.

Parce que si l'oppression s'incarne plus ou moins en chacun d'eux, ils ne sont jamais vraiment et entièrement le macho "idéal". Et chose encore plus étonnante, certains font preuve de beaucoup plus de féminisme que certaines femmes.

Pour finir, c'est peut-être aussi parce que nous aimons les hommes que nous voulons qu'ils cessent de se ridiculiser dans des attitudes de supériorité et des comportements imbéciles de dominants qui pourrissent tout, et nos vies avant tout. Les féministes à cet égard sont certainement les plus à même de sentir derrière l'armure, parce qu'elles l'ont patiemment démontée, décortiquée, la part d'humanité apaisée qu'il leur faudra cultiver.

Comme l'a cultivée le regretté Léo-Thiers Vidal dont Emelire parle à propos de son ouvrage posthume "De l'ennemi principal aux principaux ennemis".

mardi 23 novembre 2010

La fraternité au service de l'égalité

Une petite histoire inventée par un compagnon de féminisme pour illustrer la hantise du macho, l'horreur intégrale du misogyne de base, le tourment suprême du phallocrate: les femmes égales des hommes. 
(merci David !)  



Un jour Jacques proposa le slogan "égalité" pour
représenter la France. Francis, désarçonné, réagit aussitôt :

- Ouais, mais alors faudra que les femmes soient nos
égales ?


- Mais non voyons.

- Bah...


- Bah bah bah... Réfléchis un peu, Francis:
hommes+femmes = hommes = humanité, tu me suis ?

- Euh ... oui, ça coule de source. C'est le béaba des
mathématiques et de la grammaire.


- Ok donc les femmes, ça les concerne pas.


- Marché conclu.


PS: En rédigeant ce billet, j'ai eu une pensée toute spéciale pour la Ligue des Droits de l'Homme et pour tous ceux qui utilisent et défendent le masculin universel en vue d'exclure les femmes des droits humains élémentaires comme le respect, la dignité ... et l'égalité.

jeudi 11 novembre 2010

Savoir digérer... pardon, rédiger

Déniché pour mes stagiaires, le "Savoir rédiger" de Larousse s'est révélé être une mine de sexisme ordinaire. Est-il utile de vous préciser qu'il s'agit de l'édition 2010 ? Que son auteur est un homme, que le féminin en est quasiment absent et que les prénoms à consonnance étrangère y sont carrément inexistants ?

En vert les phrases-exemples tirées de l'ouvrage, en rouge mes commentaires.

  • Dans le paragraphe consacré à l'adjectif épithète:
Un ridicule chapeau vert et rose; un adorable enfant blond.
Une mère adoptive comblée; un député socialiste combatif. (un choix sexiste et pathétique; un énorme androcentrisme fatigant)
  • Quelque part dans le chapitre sur la ponctuation:
J'ai offert un ours à Thomas et à Karine, une poupée. (phrase relevée uniquement pour stimuler votre inventivité à l'approche des fêtes)
  • Au sujet de l'emploi des pronoms personnels:
Louise pèle la pomme pour sa petite soeur. Elle la lui pèle. (parce que "Fernand pèle la pomme pour sa petite soeur. Il la lui pèle." ça ressemblait trop à un fantasme de féministe castratrice (peler une pomme pour sa soeur = chute inévitable des couilles))
  • Pour illustrer l'emploi du subjonctif dans les subordonnées:
Il se peut qu'elle ait tort. (mauvaise langue que je suis, il y a des phrases où le féminin fait des apparitions)
Ne crois pas qu'il te veuille du mal. (les hommes sont dangereux, on ne vous le répètera jamais assez)
Je ne suis pas sûrE que vous aimiez ma cuisine. (décidément, je n'avais pas réalisé que les femmes avaient aussi leur place dans ce manuel)
  • Dans un paragraphe intitulé "Ce que les mots veulent dire":
Cet homme est un vieux renard = un homme rusé, comme peuvent l'être les renards (métaphore).
Cette femme porte un renard = un manteau en peau de renard (métonymie). (tout commentaire serait superflu ici et revêtrait un caractère de (redondance) tant le propos est limpide)
  • Pour les néologismes:
(...) une vieille paricadelle ramiellée et foruse se hâtait vers la ville (...) La paricadelle excitée et quelques vieilles coquillardes, sales rides et mauvaises langues, achactées à tout, épiaient les retardataires. (Henri Michaux, Plume, 1930) (l'auteur est désolé et s'en explique: il s'agit là du seul extrait littéraire contenant des néologismes qu'il ait pu trouver)
  • Une illustration d'utilisation abusive des mots passe-partout (ici, l'adverbe très):
Cet homme est très grand, très riche, très célèbre. (et très entouré de très  très belles femmes très sexy)
  • Dans une mise en garde sur l'emploi des formules de politesse:
Attention: A une femme mariée, un homme présente ses sentiments respectueux ou ses hommages. Mais il n'est pas d'usage qu'une femme présente des "sentiments" à un homme: elle se contentera de salutations ou de son meilleur souvenir. (pour ma part, je me contenterai de vous les fourrer dans les trous du nez, vos usages à la noix)

dimanche 6 juin 2010

Le féminin s'emporte

Dans les manuels scolaires et autres Bescherelle, on nous apprend dès notre plus jeune âge que l'on forme le féminin d'un nom, d'un adjectif à partir du masculin et que l'on accorde un adjectif au masculin lorsqu'il accompagne des substantifs de genres différents.

L'avantage de règles de cette sorte c'est de faire passer pour naturels et universels des principes dont on peut dater, dans l'histoire de la langue, l'apparition.

Tois principes donc: le masculin géniteur, le masculin plus noble et le masculin vainqueur.

Réduire, rabaisser le féminin puis en triompher ... tout un programme auquel des grammairiens très très sérieux ont pris part.


- Le masculin géniteur:

Former le féminin suppose qu'il n'existe pas et qu'il va falloir s'appuyer sur de l'existant pour le mettre au monde (un peu comme la côte d'Adam). Former le féminin c'est donc partir du postulat que la langue ne le contient pas encore. Or, notre langue est issue en grande partie du latin vulgaire qui, lui, possède bien l'alternance des genres : altam/altum (haute/haut).

Le féminin n'est donc pas une création, non plus une dérivation du masculin mais une alternance qu'il suffit d'observer. Mais cette objective observation a pris une tournure partisane.

A la Renaissance, dans "Lesclarcissement de la langue francoyse" Jehan Palsgrave écrit ainsi: "How the adjectyves forme their feminine genders out of their masculyns". Les féminins sortent donc "out of" des masculins. Ce processus sera repris un peu plus tard par Louis Meigret dans "Le tretté de la grammere francoeze" s'imposant progressivement comme un état de fait.

C'est ainsi que l'on nous apprend à écrire froide, par exemple, à partir de l'adjectif froid auquel on ajoutera la marque du féminin, c'est-à-dire le "e". De fait, haut donne haute, confus donne confuse ou épicier donne épicière. Cette présentation, loin d'être anodine, pose le masculin comme un radical dont les déclinaisons en genre et nombre découleraient.

Pourtant, il m'arrive souvent, pour des raisons pratiques, de faire partir un.e apprenant.e d'un mot féminin pour trouver la lettre muette de son pendant masculin. En effet, comment savoir que compris se termine par un "s" muet lorsque l'on est dysorthographique ou illettré.e ? En prononçant le mot féminin.

Le masculin ne donne donc pas naissance au féminin, puisqu'il existe déjà. En revanche, le féminin contient et le masculin et les outils de compréhension des subtilités et pièges de la langue. Des outils que les grammaires peinent encore à mettre en avant malgrè l'efficacité que les enseignant.e.s leur accordent sur le terrain.



- Le masculin plus noble:

Bah! oui, il fallait s'en douter: l'accord des adjectifs confrontés à deux genre différents devait bien un jour ou l'autre faire l'objet d'un consensus.

Au XVIIe siècle, Vaugelas a commencé à prendre les choses en main: "Parce que le genre masculin est le plus noble, il prévaut tout seul contre deux féminins". On ne parle pas explicitement de féminin moins noble, voire carrément vulgaire tant qu'à faire, mais c'est tout comme.

Il s'est quand même questionné, le Vaugelas, avant de pondre sa sentance définitive: " "Ce peuple a le coeur et la bouche ouverte à vos louanges" [...] Il faudrait dire "ouverts" selon la grammaire latine [...] mais l'oreille a de la peine à s'y accomoder [...] Je voudrais donc dire "ouverte", qui est beaucoup plus doux, tout à cause que cet adjectif se trouve joint au même genre avec le substantif qui le touche, parce qu'ordinairement on parle ainsi, qui est la raison décisive" (la partie en italique était soulignée par l'auteur).

La noblesse du masculin vaut bien les formulations auxquelles nous sommes désormais tenu.e.s: "Maman cuisine avec un fait-tout et une casserole verts" ou "Papa lit un article et une chronique instructifs".



- Le masculin vainqueur:

A la même époque, le père Dominique Bouhours s'est appuyé sur cette auto-proclamation de noblitude pour instaurer la fameuse règle du masculin qui l'emporte. Ainsi dans ses "Doutes sur sur la langue francoise", il dogmatise selon une formule qui restera sans appel: "Quand les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l'emporte" ...

Une simple règle de grammaire ? Non, car la langue construit notre rapport au monde. Un seul homme l'emportera toujours sur une, deux, mille, des milliards de femmes et même la totalité des femelles de la planète. Waow ! Trop fort.

Et ce n'est pas tout: ce pédant ecclésiastique distingue les féminins acceptables et ceux qui ne le seront point. "Au reste, quand nous dirions "insidiateur", il ne s"ensuivrait pas qu'on pût dire "insidiatrice", non plus qu' "exterminatrice", "tentatrice", "dominatrice", "dispensatrice" dont quelques Ecrivains se servent. On ne fait pas de ces féminins qu'on veut, et il n'est permis que ceux que l'usage a autorisés".

On ne fait pas de ces féminins qu'on veut ? Pourquoi "faire" des féminins alors qu'ils existent déjà selon la règle d'alternance qui prévaut pour d'autres ? Actrice/acteur, directrice/directeur, etc.

Il n'est permis que ceux que l'usage a autorisés. Bien, chef mais si on vous suit bien, ici l'usage c'est vous tout seul ...

Voilà, les voyages dans le temps c'est toujours instructif: le sérieux des grammaires et de leurs auteurs que l'on a toujours opposé aux féministes qui osent, ont osé remettre en question le sexisme avéré de la langue en prend quand même un sacré coup. A la logique raisonnée, à l'équité qui devraient guider toute démarche de règlementation de l'outil commun que représente la langue, "on" a préféré l'aveuglement imbécile de la haine et de l'égotisme mêlé.e.s. C'est sérieux, ça ?






Sources: mes Bescherelle, Bled et dictionnaires et, surtout, la mine d'infos qu'est "Le féminin à la française" d'Edwige Khaznadar.